Histoire
13 octobre 2025
Traumas et renaissance : itinéraire d’une guérison collective en Centrafrique
En République centrafricaine, les conflits armés ont laissé derrière eux bien plus que des ruines visibles. Ils ont fracturé les liens sociaux, détruit les repères communautaires, et plongé des milliers de personnes dans une détresse psychologique silencieuse. Aujourd’hui, alors que le pays tente de se relever, une nécessité s’impose : la paix durable -passe par une guérison intérieure. Une étude conjointe de l’OMS et du ministère de la Santé publique et de la population, réalisée en mars 2025, dans le cadre du projet d’appui à la cohésion sociale pour les jeunes par les jeunes financé par le PBF, révèle que 59% de la population centrafricaine souffre de troubles mentaux. Les femmes et les jeunes sont les plus touchés. Ces chiffres ne sont pas que des statistiques. ils traduisent une urgence humaine, une souffrance collective qui entrave la reconstruction. Marie Jeanne, 40 ans, est l’un de ces visages. En 2014, elle perd son mari dans les violences. Réfugiée au Cameroun, elle revient en 2022 à Bouar avec ses quatre enfants, espérant retrouver un semblant de stabilité. Mais l’accueil est brutal : sa belle-famille lui interdit l’accès au champ de son mari et tente de l’expulser de sa maison. Elle vit dans la peur, l’humiliation, le silence. « Je ne dormais plus, je pleurais toute la nuit. J’étais perdue. Je n’osais plus parler. » confie-t-elle. C’est dans ce contexte que le projet « Réduire les tensions et renforcer la cohésion sociale entre les retournés et les communautés hôtes à travers l’accès aux pièces d’identité, aux moyens de subsistance et au processus de justice transitionnelle », mis en œuvre par l’OIM et le HCR sur financement du Fonds des Nations Unies pour la Consolidation de la Paix (PBF), intervient pour apaiser les âmes en détresse, en plaçant la problématique de la santé mentale comme l’une des approches pour renforcer la cohésion sociale entre les retourné-e-s et les communautés d’accueil. L’objectif n’est pas seulement de prévenir les conflits, mais de restaurer la dignité humaine, de reconstruire les liens sociaux, de réparer les âmes. Marie Jeanne intègre un programme d’accompagnement psychosocial et de médiation communautaire. Elle y trouve un espace d’écoute, de partage, de transformation. Grâce aux médiateurs communautaires, un dialogue a été organisé avec sa belle-famille. Un accord a été trouvé. Elle récupère finalement sa maison et une partie de la terre. « J’ai appris que j’avais des droits, que je n’étais pas seule. J’ai retrouvé ma dignité. » dit-elle avec émotion.Son histoire est celle de milliers d’autres. Depuis janvier 2024, 1,318 personnes, dont 75% de femmes, ont bénéficié de soins de santé mentale dans cinq préfectures ciblées par le projet (Bangui, Haute-Kotto, Ouham, Ouham Pendé, Nana-Mambéré, Mambere-Kadei, Lobaye, Vakaga, la Ouaka et Nana-Gribizi). Des séances de psychothérapie individuelle et de groupe permettent progressivement, aux communautés de renouer avec le dialogue, de briser les silences, de reconstruire la confiance. « Depuis plus de 10 ans, nous sommes traumatisés. Aujourd’hui, les groupes de soutien nous aident à surmonter cela. Les gens deviennent plus disposés à écouter et à dialoguer. C’est une voie vers la guérison collective. » témoigne Dieu-béni MASSINA, maire de Bouar.Pour répondre à ce besoin profond, le projet a renforcé 22 structures locales de prise en charge psychosociale (aménagement des espaces des soins, fournitures en kits et protocole de soins de santé mentales) ; et formé 64 agents pour accompagner les victimes de violences et de discours de la haine. Ces professionnels, souvent issus des communautés elles-mêmes, deviennent des piliers de la résilience locale. « Pour les victimes des violences, les solutions durables signifient aussi une prise en charge du traumatisme et un soutien au bien-être collectif » explique Aïssatou Guisse Kaspar, cheffe de mission de l’OIM-RCA. Dans un pays où les traumatismes sont encore vifs, ces initiatives ne sont pas seulement des réponses aux besoins présents. Elles sont des fondations pour une paix durable et permettent aux individus et communautés de se reconstruire, de se réconcilier, et de se réinventer. Marie Jeanne, comme tant d’autres, est la preuve vivante que la santé mentale est un pilier essentiel de la reconstruction post-conflit. En réparant les âmes, la Centrafrique se donne une chance de reconstruire sa nation.